Sylvie Pothier
par J.M. SUEUR


Les femmes dont Sylvie POTHIER appelle l'image sur la toile semblent venir de la profondeur des temps ; leurs larmes pourraient être celles d'Antigone ou d'anciennes vierges aux douleurs et l'on songe parfois, en les contemplant, à la fresque médiévale, à la statue romane, aux arts primitifs, aux époques originelles dans l'histoire de l'art.

Ces ressemblances lointaines ne relèvent pas du hasard : Sylvie POTHIER rejoint les artistes contemporains qui refusent de se laisser enfermer dans les esthétiques accumulées par des siècles de production artistique et se gardent de réminiscences trop nombreuses, non pour prouver à toute force leur originalité mais pour que leur sensation aie informer le plus directement possible le support qu'ils ont choisi. Des artistes qui se rapprochent de l'artiste primitif à la fois inconsciemment, parce qu'ils cherchent à tout reprendre comme au début, comme s'il n'y avait rien eu avant eux, et consciemment, parce qu'ils savent ce qu'il y a eu avant eux et cultivent une fraternité avec le primitif parti librement à la conquête de son expression.

Retrouver une fraîcheur originelle, cependant, ne mène pas à l'imitation et l'artiste contemporain se distingue nettement des primitifs dont il médite l'exemple ? Comme le primitif, il accède à une dimension spirituelle qui, toutefois, participe moins de la croyance que de l'interrogation : on ne se tourne plus vers des divinités immuables et protectrices, on s'interroge sur l'identité humaine en bousculant de vieilles idées et ou à de fallacieuses évidences. Une sérénité primitive a disparu. Comme le primitif, l'artiste moderne use d'une représentation stylisée qui vise à saisir une essence plutôt qu'une forme, mais le primitif partageait sa spiritualité avec la société qui l'entourait ; son œuvre en devenait aisément lisible. Confinée dans l'immédiateté de l'égo, la société contemporaine évacue avec soin l'inquiétude et la complexité d'un questionnement sur soi ; elle ne demande plus à l'art ou à ce qu'elle prend pour l'art que de la délasser, la distraire ou l'étourdir. Que l'œuvre d'art ne réponde pas à ces désirs, elle sera perçue comme gênante, à des titres divers.

Ainsi l'œuvre de Sylvie POTHIER peut-elle gêner. Pas plus que celles d'autres artistes conséquents, elle ne se coule paisiblement dans son temps ; elle s'en distancie, au contraire, elle l'affronte, elle l'interpelle, assumant une fonction critique qu'on trouve peu ou pas du tout aux époques originelles. Néanmoins, c'est bien son temps que Sylvie POTHIER considère. Ces femmes aux douleurs immémoriales sont nos contemporaines : afghanes emmurées dans leurs voiles, femmes- girafes prisonnières d'un canon esthétique, occidentales entraînées dans on ne sait quelle tragédie intime ; elles nous plongent dans la souffrance ; souffrance des femmes opprimées, et, plus généralement sans doute, souffrance d'être ? Leurs regards qui nous fixent ou ne fixent plus rien, nous demandent ce qu'elles sont, ce que nous avons fait d'elles, ce que nous voulons qu'elles soient, et ce que nous voulons être. Dans une société vouée au confort et à la superficialité, cela dérange. Sylvie POTHIER le sait, mais ne s'incline pas ; elle ne travaille pas dans le souci de sa place dans le corps social, ni même dans le monde de l'art, mais dans l'urgence de l'interrogation. Dans son œuvre une expression se cherche, s'invente, se trouve. D'une première période de création jaillit " La Femme Orange ", plongeant vers le bas de la toile, défiant les lois de la gravité comme les créatures célestes des peintres baroques, mais dans une stridence magnifique de bleu, d'orage et de jaune qui rompt avec les harmonies d'autrefois et en impose une autre. Plus tard viennent d'autres trésors, comme cette œuvre sur papier, en noir et blanc, de 2002 ; à l'exemple d'un musicien tirant des couleurs du noir et blanc d'un piano, le peintre déploie ici toute une gamme d'ardoise et de bleu, des irisations du gris, dans un rythme profus et sans cesse renouvelé comme celui de la mer. Dans nombres d'œuvres, Sylvie POTHIER combine l'ascétisme des lignes et la richesse du coloris ; ivre de couleurs, le pinceau sait néanmoins les marier avec bonheur. Sylvie POTHIER est aussi un peintre de la liberté heureuse. Avec elle, d'ailleurs, la vision de la souffrance ne se confond pas avec le pessimisme ni l'accablement mais plaide vigoureusement en faveur d'un monde plus juste.

Au-delà de tous les jugements, de toutes les considérations, de tous les propos qu'on peut tenir sur son œuvre, le fait ne peut se contester : un peintre véritable est apparu.


J.M. SUEUR, 07-03


* " La Femme Orange " acrylique sur toile, 45x60