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Sylvie
Pothier
par
Alain
Couderc

Des
visages et des larmes
Qui
sont-ils ces personnages qui pleurent par toutes les béances de
leurs corps torturés ? Des femmes, exclusivement des femmes.
Voilà quelques années, Sylvie Pothier avait intitulé l’une de
ses expositions « Femmes larmes », résumant ainsi un
déjà long parcours pictural au service des inquiétudes et des
angoisses qu’elle partage solidairement avec au moins trois
milliards et quelques d’êtres humains à travers la planète.
« La
femme, explique Sylvie Pothier, n’est pas considérée comme un
individu à part entière. Dès qu’il y a un problème, le chômage,
une crise plus ou moins importante… on la confine dans
l’interdit et on la renvoie faire et élever des enfants. Dans
les pays moins riches, on l’oblige à remettre la burka ?
Chez nous, c’est le voile, avec la bénédiction de certains
bien pensants. Je ne parle pas de religion, précise-t-elle, mais
simplement de la place des femmes quel que soit le dogmatisme
ambiant. »
Sylvie
Pothier s’exprime au travers d’un unique sujet : la femme
en piédestal. N’attendez pas d’elle du fini ou du léché.
« J’évite de faire joli, précise-t-elle. Le beau est intéressant,
le joli est mièvre. » La violence du subi de ses figures se
traduit sur ses toiles par une expression brute, presque brutale.
Sa matière de camaïeux est toute en masses et coulures,
auxquelles se surajoutent encerclements et griffures. La technique
employée souligne la claustration de la femme éternelle
qu’elle brosse.
Qu’ils
soient d’Afrique, d’Inde, de Chine, du Maghreb, d’Afghanistan
ou d’Europe, ces portraits aux regards masqués nous rappellent
l’incalculable nombre de femmes battues, souillées, interdites
d’apprendre, de travailler, de vivre, de se soigner. Visages
voilés, yeux cerclés de noirs, regards encagés, toiles grillagées,
encellulées… « Je parle de la douleur la plus large, dit
encore Sylvie Pothier. » Et pour renforcer son propos, elle
fait gicler les larmes de ses sujets jusqu’au hors champ du
tableau.
Cette
peinture est courageusement militante. Elle lutte contre le
silence et l’indifférence. C’est pourquoi elle détonne dans
le grand mutisme de l’art contemporain qui n’a plus rien à
dire, trop préoccupé qu’il est à se vendre et qui reste
l’apanage d’une élite surtout soucieuse d’elle-même et au
réel assez éloigné des combats égalitaires. Pour Sylvie
Pothier, le peintre est un citoyen comme les autres. « Je me
sens un peu seule dans ma cour. Je suis témoin de mon temps,
soucieuse de voir le spectateur réagir à mes toiles. »
L’artiste
se doit d’apporter sa petite pierre individuelle au vaste édifice
collectif. L’univers pictural de Sylvie Pothier est celui des
visages et des larmes. Il témoigne pour que le monde se tienne
droit, non dans ses bottes, mais dans sa dignité. Ses femmes sont
des guerrières. Leurs figures terribles luttent. Elles nous
rappellent que l’inégalité n’est pas seulement synonyme
d’excision, de port obligatoire du voile, de lapidation, de jet
d’acide ou de torture, mais qu’elle débute sournoisement avec
l’inégalité sociale, le temps partiel imposé ou le
licenciement abusif. Par sang, cri et violence, cette peinture
impose une prise de conscience qui force le spectateur à sortir
de son apathie.
« Mon
combat, dit Sylvie Pothier, est la libération de la femme. Je
sais que je ne vivrai pas assez longtemps pour y assister. Il
s’agit d’un combat permanent, d’un statut remis perpétuellement
en chantier, jamais acquis. Il ne s’agit pas pour moi de
promouvoir au travers de ma peinture un féminisme un peu
vieillot, mais d’œuvrer au vrai féminisme qui est l’éducation
des femmes. »
L’art
a toujours été, volontairement ou à son insu, témoin de son
temps, traduisant un possible parmi d’autres. Chez Sylvie
Pothier, ce possible agit sur le spectateur comme un remède amer :
efficace et salutaire.
Alain Coudert, nov 2004
* " La Femme Orange " acrylique sur toile, 45x60
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